Aza ! mon cher Aza ! les cris de ta tendre Zilia, tels qu’une vapeur du matin, s’exhalent et sont dissipés avant d’arriver jusqu’à toi ; en vain je t’appelle à mon secours ; en vain j’attends que ton amour vienne briser les chaînes de mon esclavage : hélas ! peut-être les malheurs que j’ignore sont-ils les plus affreux ! peut-être tes maux surpassent-ils les miens !
La ville du Soleil, livrée à la fureur d’une Nation barbare1, devrait faire couler mes larmes ; mais ma douleur, mes craintes, mon désespoir ne sont que pour toi.
Qu’as-tu fait dans ce tumulte affreux, chère âme de ma vie ? Ton courage t’a-t-il été funeste2 ou inutile ? Cruelle alternative ! mortelle inquiétude ! ô, mon cher Aza ! que tes jours soient sauvés, et que je succombe, s’il le faut, sous les maux qui m’accablent !
Depuis le moment terrible (qui aurait dû être arraché de la chaîne du temps, et replongé dans les idées éternelles) depuis le moment d’horreur où ces Sauvages impies m’ont enlevée au culte du Soleil, à moi-même, à ton amour ; retenue dans une étroite captivité, privée de toute communication, ignorant la Langue de ces hommes féroces, je n’éprouve que les effets du malheur, sans pouvoir en découvrir la cause. Plongée dans un abîme d’obscurité, mes jours sont semblables aux nuits les plus effrayantes.
Loin d’être touchés de mes plaintes, mes ravisseurs ne le sont pas même de mes larmes ; sourds à mon langage, ils n’entendent pas mieux les cris de mon désespoir.
Quel est le peuple assez féroce pour n’être point ému aux signes de la douleur ? Quel désert aride a vu naître des humains insensibles à la voix de la nature gémissante ? Les Barbares ! Maîtres Dyalpor3 fiers de la puissance d’exterminer, la cruauté est le seul guide de leurs actions. Aza ! comment échapperas-tu à leur fureur ? où es-tu ? que fais-tu ? si ma vie t’est chère, instruis-moi de ta destinée.
Hélas ! que la mienne est changée ! comment se peut-il, que des jours si semblables entre eux, aient par rapport à nous de si funestes différences ? Le temps s’écoule ; les ténèbres succèdent à la lumière ; aucun dérangement ne s’aperçoit dans la nature ; et moi, du suprême bonheur, je suis tombée dans l’horreur du désespoir, sans qu’aucun intervalle m’ait préparée à cet affreux passage.
Tu le sais, ô délices de mon cœur ! ce jour horrible, ce jour à jamais épouvantable, devait éclairer le triomphe de notre union4. À peine commençait-il à paraître, qu’impatiente d’exécuter un projet que ma tendresse m’avait inspiré pendant la nuit, je courus à mes Quipos5 et profitant du silence qui régnait encore dans le Temple, je me hâtai de les nouer, dans l’espérance qu’avec leur secours je rendrais immortelle l’histoire de notre amour et de notre bonheur.
À mesure que je travaillais, l’entreprise me paraissait moins difficile ; de moment en moment cet amas innombrable de cordons devenait sous mes doigts une peinture fidèle de nos actions et de nos sentiments, comme il était autrefois l’interprète de nos pensées, pendant les longs intervalles que nous passions sans nous voir.
Tout entière à mon occupation, j’oubliais le temps, lorsqu’un bruit confus réveilla mes esprits et fit tressaillir mon cœur.
Je crus que le moment heureux était arrivé, et que les cent portes6 s’ouvraient pour laisser un libre passage au soleil de mes jours ; je cachai précipitamment mes Quipos sous un pan de ma robe, et je courus au-devant de tes pas.
Mais quel horrible spectacle s’offrit à mes yeux ! Jamais son souvenir affreux ne s’effacera de ma mémoire.
Les pavés du Temple ensanglantés ; l’image du Soleil foulée aux pieds ; nos Vierges éperdues, fuyant devant une troupe de soldats furieux qui massacraient tout ce qui s’opposait à leur passage ; nos Mamas7 expirantes sous leurs coups, dont les habits brûlaient encore du feu de leur tonnerre ; les gémissements de l’épouvante, les cris de la fureur répandant de toutes parts l’horreur et l’effroi, m’ôtèrent jusqu’au sentiment de mon malheur.
Revenue à moi-même, je me trouvai (par un mouvement naturel et presque involontaire) rangée derrière l’autel que je tenais embrassé8. Là, je voyais passer ces barbares ; je n’osais donner un libre cours à ma respiration, je craignais qu’elle ne me coûtât la vie. Je remarquai cependant qu’ils ralentissaient les effets de leur cruauté à la vue des ornements précieux répandus dans le Temple ; qu’ils se saisissaient de ceux dont l’éclat les frappait davantage ; et qu’ils arrachaient jusqu’aux lames d’or9 dont les murs étaient revêtus. Je jugeai que le larcin10 était le motif de leur barbarie, et que pour éviter la mort, je n’avais qu’à me dérober à leurs regards. Je formai le dessein de sortir du Temple, de me faire conduire à ton Palais, de demander au Capa Inca11 du secours et un asile pour mes Compagnes et pour moi ; mais aux premiers mouvements que je fis pour m’éloigner, je me sentis arrêter : ô, mon cher Aza, j’en frémis encore ! ces impies12 osèrent porter leurs mains sacrilèges sur la fille du Soleil.
Arrachée de la demeure sacrée, traînée ignominieusement13 hors du Temple, j’ai vu pour la première fois le seuil de la porte Céleste que je ne devais passer qu’avec les ornements de la Royauté14 ; au lieu de fleurs qui auraient été semées sous mes pas, j’ai vu les chemins couverts de sang et de carnage ; au lieu des honneurs du Trône que je devais partager avec toi, esclave sous les lois de la tyrannie, enfermée dans une obscure prison ; la place que j’occupe dans l’univers est bornée à l’étendue de mon être. Une natte15 baignée de mes pleurs reçoit mon corps fatigué par les tourments de mon âme ; mais, cher soutien de ma vie, que tant de maux me seront légers, si j’apprends que tu respires !
Au milieu de cet horrible bouleversement, je ne sais par quel heureux hasard j’ai conservé mes Quipos. Je les possède, mon cher Aza, c’est le trésor de mon cœur, puisqu’il servira d’interprète à ton amour comme au mien ; les mêmes nœuds qui t’apprendront mon existence, en changeant de forme entre tes mains, m’instruiront de mon sort. Hélas ! par quelle voie pourrai-je les faire passer jusqu’à toi ? Par quelle adresse pourront-ils m’être rendus ? Je l’ignore encore ; mais le même sentiment qui nous fit inventer leur usage nous suggèrera les moyens de tromper nos tyrans. Quel que soit le Chaqui16 fidèle qui te portera ce précieux dépôt, je ne cesserai d’envier son bonheur. Il te verra, mon cher Aza ; je donnerais tous les jours que le Soleil me destine pour jouir un seul moment de ta présence.
1. Nation barbare : pour Zilia, c'est l'Espagne. 2. Funeste : mortel. 3. Dyalpor : [Note de l'autrice] nom du Tonnerre. 4. Union : mariage. 5. Quipos : [Note de l'autrice] un grand nombre de petits cordons de différentes couleurs dont les Indiens se servaient au défaut de l’écriture pour faire le payement des Troupes et le dénombrement du Peuple. Quelques Auteurs prétendent qu’ils s’en servaient aussi pour transmettre à la postérité les Actions mémorables de leurs Incas. 6. Les cent portes : [Note de l'autrice] dans le Temple du Soleil il y avait cent portes, l’Inca seul avait le pouvoir de les faire ouvrir. 7. Mamas : [Note de l'autrice] espèce de Gouvernantes des Vierges du Soleil. 8. Embrassé : tenu dans ses bras. 9. Lames d'or : tentures murales ornées de fils d'or. 10. Larcin : vol. 11. Capa Inca : [Note de l'autrice] nom générique des Incas régnants. 12. Impies : personnes qui outragent la religion. 13. Ignominieusement : de façon déshonorante. 14. Le seuil de la porte [...] ornements de la Royauté : [Note de l'autrice] les Vierges consacrées au Soleil, entraient dans le Temple presque en naissant, et n’en sortaient que le jour de leur mariage. 15. Natte : tissu fait de brins de végétaux tissés. 16. Chaqui : [Note de l'autrice] messager.
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